Le syndicalisme à la croisée des chemins : lutte des classes ou intégration impérialiste ? Le rôle de la CSI

Le syndicalisme à la croisée des chemins :  lutte des classes ou intégration impérialiste ? Le rôle de la CSI

Tribune de Georges Perros, secrétaire général adjoint de la Fédération Syndicale Mondiale

Les développements confirment que l’impérialisme ne connaît pas de « périodes pacifiques ». L’intervention militaire des États-Unis au Venezuela et en Iran, les menaces contre Cuba, les pays d’Amérique latine et même contre le Danemark, membre de l’OTAN et de l’UE, au sujet du Groenland, révèlent que les rivalités impérialistes s’intensifient. Les peuples en paient le prix, soit par des guerres, soit par des sanctions, la pauvreté, la répression et les effusions de sang, tandis que les travailleurs sont appelés à accepter des sacrifices au nom de l’économie de guerre.

Dans ce contexte, la question clé pour le mouvement syndical international n’est pas de savoir s’il se contentera de publier des déclarations, mais comment il fera face à ces développements dans la pratique et avec quelle stratégie. Ici, la confrontation avec la CSI [Confédération Syndicale Internationale] n’est pas secondaire, elle est centrale.

La CSI n’est pas simplement une version « modérée » du syndicalisme. C’est un mécanisme actif d’intégration de la classe ouvrière dans la stratégie impérialiste. Derrière sa rhétorique sur la « démocratie », les « droits humains » et la « stabilité institutionnelle », il légitime systématiquement les choix des États-Unis, de l’Union européenne et de leurs alliés. Il reconnaît l’OTAN comme un facteur de « paix et de sécurité », alors que l’OTAN noie les peuples dans le sang, du Moyen-Orient à l’Europe de l’Est.

La CSI se présente comme un défenseur de la paix, de la démocratie et des droits humains. Cependant, elle fonctionne comme un alibi syndical pour l’impérialisme. Son hypocrisie s’exprime non seulement dans ses discours, mais surtout dans ce qu’elle évite délibérément de faire. Pas un mot sur les 850 milliards d’euros que l’Union européenne va dépenser pour l’économie de guerre, avec des conséquences directes sur la vie des travailleurs. Pas un mot lorsque le secrétaire général de l’OTAN a déclaré que les travailleurs devaient accepter des restrictions de leurs droits afin que des fonds puissent être alloués aux systèmes d’armement.

Elle condamne « la violence en général », mais jamais ses auteurs. Elle parle de « violations des droits », mais évite de nommer les États-Unis, l’OTAN et l’UE comme organisateurs et exécutants des guerres et des interventions. Elle lance des appels à la « paix et au dialogue », tandis que les gouvernements qu’elle soutient s’arment, imposent des sanctions et transforment des pays entiers en champs de bataille.

L’hypocrisie de la CSI est pleinement révélée dans sa position à l’égard de l’État meurtrier d’Israël. Tout en parlant de « crises humanitaires », elle refuse de prendre position contre le génocide du peuple palestinien, refuse d’appeler les syndicats à bloquer le transport d’armes et refuse de s’opposer aux gouvernements qui soutiennent et arment Israël. Les « droits humains » et la « paix » de la CSI s’arrêtent précisément là où commencent les intérêts de ses protecteurs impérialistes.

Cette position est un choix politique conscient. La CSI a soutenu à plusieurs reprises les sanctions impérialistes contre les peuples, appuyé les gouvernements impliqués dans les guerres impérialistes et dénoncé comme « extrêmes » ou « irresponsables » les syndicats qui s’opposent à la machine de guerre. Dans la pratique, elle fonctionne comme le bras syndical de l’ordre impérialiste.

C’est pourquoi sa ligne est celle du compromis et de la soumission. Lorsque les syndicats acceptent la « normalité » impérialiste, ils acceptent simultanément l’économie de guerre, les réductions de salaires et des dépenses sociales, et la discipline des travailleurs au nom de la compétitivité des monopoles. Elle promeut le dialogue social et la paix sociale. Elle promeut l’idée que les travailleurs et les employeurs sont « dans le même bateau ».

Cette ligne conduit au compromis, au fatalisme, au défaitisme et au « réalisme » de la soumission. Elle est le terreau de la décadence, de la corruption et de la dégénérescence de la social-démocratie européenne (CES), qui a soutenu des mesures réactionnaires avec les pétrodollars sanglants du Qatar et d’autres lobbies.

En Grèce, les récentes révélations concernant le président et la direction de la Confédération générale des travailleurs de Grèce (GSEE), membre de la CES/CSI, sont éclairantes : implication dans des programmes valant des centaines de millions d’euros, financement par l’État et l’UE pour la « formation », sociétés écrans, argent noir, blanchiment d’argent et enquêtes sur le détournement de fonds. Lorsque cette ligne prévaut, le mouvement syndical se décompose de l’intérieur et s’éloigne de ceux qu’il est censé représenter, les travailleurs.

C’est une ligne ignoble et dangereuse de la CSI, par exemple lorsqu’elle affirme qu’Israël a le droit de se défendre, lorsqu’elle tente de convaincre les travailleurs et les syndicats que le profit, la barbarie de la pauvreté et de la guerre, les droits des travailleurs et une vie digne peuvent coexister.

Contre cette stratégie, la voie de la Fédération Syndicale Mondiale est la seule qui corresponde aux intérêts des travailleurs. La FSM ne peut et ne doit pas fonctionner comme un « pont » entre le capital et le travail. Son rôle est d’organiser la confrontation, de renforcer la lutte des classes, de dénoncer la nature des gouvernements, de leurs agents au sein du mouvement syndical et des organisations impérialistes.

Dans un monde qui s’oriente vers des conflits militaires généralisés, il ne peut y avoir d’équidistance. Les syndicats qui se rallient à la FSM doivent organiser les travailleurs au niveau du lieu de travail, affronter ouvertement les gouvernements qui impliquent leurs pays dans des guerres impérialistes et bloquer la machine de guerre dans la pratique. La lutte pour les salaires, les heures de travail et les conventions collectives est indissociable de la lutte contre les interventions impérialistes, les sanctions et la transformation des ports, des chemins de fer et des infrastructures en outils de guerre.

La FSM peut rallier des forces plus larges et plus militantes précisément parce qu’elle ne cultive pas d’illusions sur « l’impérialisme humanitaire ». Elle peut devenir plus forte si elle intensifie la lutte idéologique et politique au sein du mouvement syndical, soutient les syndicats qui s’opposent concrètement aux employeurs et à l’État, et souligne que les guerres, la pauvreté et l’exploitation ont une cause commune : le système capitaliste.

La classe ouvrière n’a aucune raison de s’aligner sur les intérêts d’un centre impérialiste, qu’il soit représenté par les États-Unis et l’UE ou par la Chine et la Russie, dans la lutte interimpérialiste pour la suprématie, ni sur des forces telles que la CSI, qui cherchent à la désarmer idéologiquement et à la pousser à verser son sang sous des drapeaux étrangers pour des intérêts étrangers.

La FSM doit renforcer la confrontation avec la CSI et la dénoncer auprès de la classe ouvrière. Elle n’a pas à s’engager dans des transactions, à ouvrir des canaux de communication ou à adopter des positions communes avec les responsables de la CSI qui servent de fer de lance au syndicalisme jaune.

Aujourd’hui, alors que le monde sent la poudre et brûle, le choix pour les syndicats et les travailleurs est clair et sans échappatoire. Soit ils s’alignent sur la ligne qui sert l’impérialisme et les intérêts de leurs exploiteurs, comme le fait la CSI, soit ils empruntent la voie de la lutte des classes, de la solidarité internationaliste, de la confrontation et de la rupture avec le système qui génère les guerres et l’exploitation. Pour le mouvement syndical de classe, il n’y a pas d’autre voie.