Que retenir du 54e Congrès Confédéral ?
Le 54e Congrès confédéral de la CGT a eu lieu du 1er au 5 juin à Tours.
Quelques premières réflexions et remarques globales :
Le recentrage de notre Confédération, un processus qui dure depuis près de 40 ans, se poursuit « quoi qu’il en coûte ». L’adoption du rapport d’activité et du document d’orientation illustre la poursuite de la stratégie du syndicalisme rassemblé, du lobbying syndical, de l’institutionnalisation et de la verticalité qui condamne, à terme, par l’inertie, le syndicalisme CGT et la CGT dans son ensemble.
Soulignons au passage l’étrange – et qui doit être désavouée – méthode confédérale consistant, au travers de la validation globale du rapport d’activité, à légitimer à posteriori certaines décisions dans l’objectif de faire croire à une prise en compte des objectifs fixés en Congrès.
Un exemple parmi d’autres : le meeting pour les libertés syndicales en février 2026 ne peut pas être l’arbre qui cache la forêt et l’absence criante et dramatique d’une solidarité confédérale dans la lutte contre la répression patronale, policière et gouvernementale qui frappe plus d’un millier de syndicalistes CGT depuis 2023. Si la mise en examen de la Secrétaire générale de la Confédération, juste avant le Congrès – une procédure judiciaire automatique qui ne présage pas nécessairement de suites – n’est pas à minimiser en termes de symbole, la violence n’est en revanche pas que symbolique pour nos autres camarades concernés, tant sur le plan professionnel, que militant, financier, psychologique, familial… Et cette absence d’impulsion à les défendre ne nous rend, chacun et chacune d’entre nous, que plus vulnérables.
Par ailleurs, la place totalement disproportionnée accordée aux ICTAM dans la direction confédérale renvoie en miroir aux difficultés qu’elle impose à l’organisation CGT des chômeurs et précaires (voir note) et illustre aussi le choix de transformer en profondeur l’organisation historique de défense des intérêts immédiats et politiques de la classe ouvrière, en divisant, en caporalisant ce qui ne devrait être qu’une même cohorte égalitaire de militants.
Oui, il faut gagner les cadres et professions intermédiaires à nos idées, en l’articulant avec une autre certitude : la lutte des classes et les classes sociales existent, et c’est la place dans la production et dans l’exploitation capitaliste qui les conditionnent. Si tous les travailleurs et travailleuses ont un intérêt de classe au renversement du système capitaliste, il serait malhonnête d’éluder les privilèges de naissance et le fait que ce sont celles et ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre, les ouvriers et les ouvrières, qui font tourner le monde et qui doivent par conséquent, diriger leurs propres organisations
Lire aussi : Contribution d’UnitéCGT au 54e Congrès confédéral
Le Congrès a aussi validé le projet nébuleux de « Maison commune » avec la FSU qui acte, à l’instar de « l’Intersyndicale » nationale, un cadre/cadrage permanent et imposé avec des organisations syndicales dont nous ne partageons ni le programme, ni la structuration, ni les orientations globales. Rappelons que l’expression même est un dévoiement de son sens originel et confond ainsi sciemment unification des syndicats et unité des travailleuses et travailleurs. En effet, c’est dans les conclusions du 27e congrès de la CGT (1948) que l’expression de Benoît Frachon est ainsi reprise : « Rejoignez la CGT qui est la maison commune de tous les travailleurs ». Mais rappelons également que l’unification syndicale, une arlésienne que les deux dernières directions confédérales ont néanmoins, avec insistance, remise au cœur de leurs priorités, est rejetée par les bases, qu’elles soient de la FSU ou de la CGT.
En réalité, et alors que nous comprenons parfaitement que des intersyndicales puissent se construire sur tel ou tel périmètre, ce qui se cache derrière cette « Maison commune » détournée et « l’intersyndicale nationale » permanente c’est le maintien – mais sans débats collectifs et démocratiques – d’une stratégie confédérale des « luttes ». Celle-ci est pensée principalement comme l’alignement des logos confédéraux, dans une perspective de « rétablir le dialogue social“. Cette inlassable stratégie du moins pire quand les conditions salariales et de travail ne font qu’empirer, contre-réforme après contre-réforme – sans ancrage par la grève, l’arrêt de la production le blocage de l’économie – est une stratégie de la résignation et donc, de l’échec. Si elle vise à « peser » dans l’opinion publique en faisant de notre organisation un « partenaire social », elle entérine l’acceptation déjà bien trop grossière du système capitaliste et des règles qui le régissent.
Concomitamment, le débat sur les questions internationales – et le bilan de l’activité CGT sur ces sujets, notamment le génocide à Gaza, depuis 2023 – a été confisqué par la direction confédérale qui, par un verrouillage du congrès et à renforts de verbiage, tente de camoufler ET l’absence d’impulsion ET le caractère scandaleux et pro-impérialiste de nos affiliations internationales à échelle confédérale, à savoir la Confédération Syndicale Internationale et la Confédération Européenne des Syndicats. Alors que le monde brûle, aucun débat ne figurait à l’ordre du jour de ce congrès confédéral sur les questions internationales. Seuls les membres du CCN, la veille de l’ouverture, étaient conviés à écouter des tables rondes sans pouvoir échanger avec des invités comme G. Zucman… Dans un contexte où les impérialismes se déchaînent et massacrent des populations entières avec le soutien atlantiste de nos gouvernements, dans un moment où le capitalisme « en crise » cherche une issue dans la guerre pour garantir ses profits, les congressistes étaient donc privés de débat sur l’international, bien que certaines et certains d’entre eux aient réussi à imposer des sujets cruciaux dans les discussions. Comment une telle décision a-t-elle pu être prise et acceptée ?
Le 54e Congrès confédéral a été, dans son contenu politique – la présence d’un Olivier Faure ou d’une Marylise Léon donnait le ton –, volontairement lissé par une direction sortante qui s’est également échinée à prendre en otage les débats et amendements, et en amont et au moment du Congrès, pour éviter à tout prix un « débordement » de nature similaire à la remise en cause de la direction confédérale au 53e Congrès confédéral en 2023.
Le verrouillage s’est aussi traduit, quand des délégués ont « osé » porter la contradiction en commissions ou au micro, en autoritarisme patenté : tentatives de musèlement, pressions de bureaux ou de couloirs, qu’elles aient émané du bureau du congrès, ou de certaines directions fédérales. Ces méthodes coercitives n’ont pas leur place à la CGT et quand nous les dénonçons chez le patronat, il est inadmissible de les reproduire entre camarades lorsque l’on défend un syndicalisme des bases et non descendant.
Et ce caractère autoritaire d’un congrès au déroulé cadenassé a tout ce même eu du mal à masquer les atteintes, profondes, au processus démocratique qui devrait prévaloir lors d’un tel événement. Les syndicats qui avaient fait l’effort de travailler à des amendements ont souvent dû batailler pour pouvoir les défendre au micro – et soulignons que pour la première fois, les micros étaient fermés. Pire, les demandes d’intervention pour défendre un amendement devaient être déposées la veille au bureau du congrès, qui dès lors, pouvait opérer un tri des prises de parole « octroyées » le lendemain. Quelles sont les interventions qui ont été écartées de cette sélection laissée à la main de la direction sortante ? Etaient-elles de nature à bousculer ce congrès qui devait absolument rester policé pour les caméras présentes dans la salle ? D’ailleurs, les grands médias étaient bien les seuls à pouvoir suivre en direct ce qui devait absolument ressembler à un rassemblement œcuménique, puisque, pour la première fois, les débats pour l’ensemble des syndiqués étaient retransmis en différé.
Malgré cette main de fer dans un gant de fer, le recentrage continu de notre CGT a été quelque peu contrarié :
- Plus d’un quart des délégués ont rejeté le document d’orientation.
- Un amendement portant sur la revendication du 100% Sécu a été adopté par une majorité de congressistes, malgré le refus initial et les manœuvres de la direction confédérale.
- La direction confédérale a échoué à faire passer une modification statutaire qui lui aurait donné un pouvoir de vie ou de mort sur les syndicats. Loin d’être anecdotique, le rejet de cette modification des statuts consacre le maintien du fédéralisme comme règle fondamentale et pierre angulaire de notre CGT. Mais il aura fallu la consultation de deux avocats pour que la direction confédérale se résigne à respecter les statuts.
On ne peut pas se satisfaire de ce Congrès CGT qui a volontairement évacué certains sujets qui relèvent pourtant d’une impérieuse nécessité, à l’instar de l’opposition à la marche à la guerre, du combat contre la destruction des industries, des emplois et de notre protection sociale, de la résistance de notre classe et de nos organisations face aux répressions patronales, policières et gouvernementales, de la régénération de nos Unions locales CGT, une fois de plus oubliées, bref, d’une stratégie combative digne de la CGT et des conquis sociaux qu’elle a obtenus par la lutte.
Le combat contre l’extrême-droite a fait l’objet de nombreuses discussions à ce 54e Congrès confédéral, mais les grandes envolées contre les partis de haine n’ont qu’un effet cosmétique si l’on ne dénonce pas, avec force, ce qui fait le terreau de leur prospérité. L’Histoire, mais aussi l’actualité de nombreux pays plus ou moins lointains devraient commander, en urgence, de grandes mobilisations contre la paupérisation galopante et la fuite en avant vers la guerre.
Adouber la CES au point obséquieux de ne supporter aucune critique contre elle comme cela a été le cas pendant ce congrès, c’est se lever quand la présidente du Parlement européen monte sur l’estrade (15e congrès de la CES, 2023), c’est l’ovationner pour les politiques d’austérité de l’UE imposées aux économies nationales, c’est, plus qu’être complices, conforter le système capitaliste qui nous broie. Ainsi, faire de la lutte contre l’extrême-droite l’alpha et l’omega de toute propagande syndicale quand on se contente d’accompagner les politiques délétères qui font son lit, ne permet pas de sortir de la posture qui ne vise alors qu’à se donner bonne conscience. D’ailleurs, l’absence notable de moment réservé aux Travailleuses et Travailleurs sans papiers et à la mise en valeur des nombreuses luttes qu’ils ont menées avec succès pour le respect de la simple dignité humaine, alors même qu’ils et elles seraient les premières victimes de l’extrême-droite, témoigne de l’hypocrisie d’un discours sociétal plus que d’une volonté, réelle, de transformation sociale.
De même, le peu de place dédiée dans le document d’orientation et les débats du congrès au renforcement et au rôle spécifique des structures interprofessionnelles entérine le renoncement de la Confédération de jouer le double rôle qui, en définitive, est le sien : 1. celui d’un outil au service exclusif de la coordination de l’ensemble des structures de la CGT pour augmenter le rapport de force et 2. d’un centre capable d’impulser de vraies campagnes interprofessionnelles, transversales et offensives.
Et cela signifie un renoncement aux principes qui ont présidé à la création de la CGT en 1895 et qui partait d’un constat simple : puisque toutes les activités productives étaient interdépendantes, les syndicats professionnels des branches devaient l’être aussi afin d’être en état de répondre de manière collective et structurelle aux attaques du Capital contre l’ensemble de notre classe.
Ce faisant, la Confédération se place comme une structure autonome, détachée et indépendante des structures de base elles-mêmes, dotée d’un calendrier propre, non contrôlée démocratiquement par les bases. Et non comme ce qu’elle doit être et dont nous avons impérativement besoin : une confédération des syndicats de la CGT.
Avec comme conséquences :
- qu’aucune stratégie de lutte sérieuse et offensive ne peut émerger, la CGT ne pouvant dès lors que continuer de glisser lentement vers un corporatisme de branche ou d’entreprise dont l’inefficacité n’est plus à prouver : si, partout, les travailleurs gagnent des victoires ponctuelles, collectivement et sur le long terme, nous ne cessons de voir nos droits et nos conditions de travail et de vie se dégrader.
- qu’en renonçant à jouer ce rôle de coordination, la confédération tend naturellement à devenir une pure instance autonome de négociation avec l’Etat et le patronat, favorisant le « dialogue social » au détriment de la lutte. En d’autres termes, une structure d’accompagnement de la casse sociale.
Ces dérives se retrouvent au sein des unions départementales et locales dont le rôle est de plus en plus à celui de structures autonomes chargées 1. d’organiser des campagnes politiques déconnectées de la lutte concrète pour l’amélioration des conditions de travail et contre l’exploitation capitaliste et 2. de syndiquer provisoirement des travailleurs que, de par leur statut (précaires, chômeurs, retraités, etc.) ou la taille de leur entreprise (TPE), la CGT ne parvient plus à organiser en tant que travailleurs.
« Quelle CGT voulons-nous ? »
La dictature du patronat peut évoluer et évoluera, en fonction de l’ampleur de la crise du capitalisme ET de notre capacité de résistance et de mobilisation offensive pour inverser le rapport de force. C’est pour cela aussi que nous avons fait tous et toutes les choix de nous affilier à la CGT et pas à un autre syndicat.
Face à l’exploitation, la misère, le racisme, le sexisme, la fascisation de la société, la répression, la marche à la guerre, la menace d’holocauste nucléaire et de génocide, nous voulons, à minima, « une CGT à la hauteur des enjeux de la période ».
Cette idée, simple et élémentaire, est largement partagée dans l’organisation toute entière : cela s’illustre particulièrement par l’attente sur la stratégie des luttes qui s’est manifestée – signe que le rapport d’activité, le document d’orientation et les « explications » de la direction sortante n’ont pas convaincu – pendant le congrès au travers d’interventions issues de différentes et très variées organisations CGT.
Après ce Congrès, tout reste donc à faire. Y compris sur cette idée pourtant fondamentale d’organisation et de coordination des luttes : comment faire Confédération sans stratégie des luttes, commune et partagée ?
Perspectives immédiates
Si le Congrès confédéral est passé, les questions brulantes demeurent et, partant, conditionnent le cours des événements.
La direction confédérale accélère le recentrage de notre CGT, dans un monde en guerre, une France en pleine crise économique XXL et à un peu moins d’un an des élections présidentielles et législatives sur lesquels la direction tentera de « peser » comme lobby au lieu d’être Organisation de lutte et Confédération de combat, c’est à dire dans l’action, par la grève, pour la satisfaction des besoins sociaux et la conquête du pouvoir politique par celles et ceux qui sont les véritables créateurs de richesses.
En ce qui concerne UnitéCGT, nous formulons ici quelques perspectives immédiates, non-exhaustives, afin de mettre en lumière et en valeur la nécessité de renforcer le syndicalisme CGT unitaire et révolutionnaire, démocratique et internationaliste, de classe et de masse.
- Poursuivre la diffusion de notre Contribution, de notre presse et de nos écrits
- Lancer une grande campagne de souscription et d’abonnement à notre média
- Poursuivre la construction de notre réseau de correspondants
- Construire un processus de rencontres unitaires, sous différentes formes.
- Encourager et promouvoir une campagne nationale et interprofessionnelle pour le 100% Sécu
- Encourager et promouvoir une campagne nationale et interprofessionnelle contre la guerre
- Encourager et promouvoir l’affiliation des syndicats CGT, unions locales CGT et départementales CGT, fédérations CGT à la Fédération Syndicale Mondiale

