Posté le 18 juin 2020 Par Dans International, Perspectives Avec 691 Vues

Antiracisme et syndicalisme de classe : interview d’un responsable syndical américain

L’assassinat – filmée par une passante – à Minneapolis d’un homme afro-américain, Georges Floyd, par un policier raciste le 25 mai dernier a déclenché en réaction une mobilisation inédite et historique Les manifestations qui réclament la fin des brutalités policières ont pris de court les autorités à travers tous les États-Unis.

Quatre semaines après le meurtre de George Floyd et le début de la puissante vague antiraciste et contre les violences policières, nous avons pu interviewer Cliff Smith, responsable du syndicat américain des couvreurs de Los Angeles, fer de lance de l’activité syndicale de classe aux Etats-Unis et particulièrement actif dans les mobilisations pour l’égalité des droits.

Ajoutons par ailleurs que ce syndicat a été le premier syndicat américain, depuis 1945, à s’être affilié (en 2017) à la Fédération Syndicale Mondiale.

Comment expliquez-vous les énormes mobilisations qui ont éclaté aux Etats-Unis depuis l’assassinat de Georges Floyd le 25 mai dernier ? Quelles sont les causes profondes de la colère ?

L’oppression nationale historique des Noirs américains depuis la trahison de la Reconstruction – qui devait pourtant à assurer l’égalité après la guerre civile américaine et l’abolition de l’esclavage – a atteint un summum contre-révolutionnaire dans le contrecoup du double mandat du premier président noir, Barack Obama.

La réaction, menée par Donald Trump – champion en escroquerie et en racisme – se sent pousser des ailes grâce aux efforts de la classe dirigeante pour diviser et accroitre les tensions au sein de la classe ouvrière, y redirigeant l’hostilité envers les échecs croissants du capitalisme.

Diffusée par l’enregistrement vidéo d’une jeune femme courageuse, l’asphyxie lente et délibérée de George Floyd par les policiers, a fait suite au meurtre injustifié par la police de l’urgentiste Breonna Taylor alors qu’elle dormait chez elle, ainsi qu’au lynchage d’Ahmaud Arbery par un suprémaciste blanc alors qu’il faisait son jogging dans sa propre ville. Ces évènements ont allumé la mèche d’un soulèvement populaire historique.

2) Outre les images de bâtiments en feu et les photographies d’affrontements avec la police, quelle est la réalité du mouvement de masse aux Etats-Unis ? Quelles sont les principales caractéristiques du mouvement actuel ?

Le large soutien aux manifestations et aux demandes de justice, notamment pour que la responsabilité de la police soit reconnue dans les meurtres commis, est sans doute sans précédent depuis l’assassinat du Dr Martin Luther King, Jr. Des manifestations organisées et spontanées ont éclaté dans toutes les villes de tous les États, même dans les banlieues les plus riches et les communes rurales les plus reculées du pays.

Le soulèvement contre les attaques racistes de la police a focalisé beaucoup de frustration et de colère sur les attaques de la classe dirigeante contre la démocratie et les travailleurs. Cependant, le mouvement actuel n’est pas mené par les travailleurs dans leur ensemble, mais par des militants professionnels dans des organisations à but non lucratif, des étudiants et un assemblage de personnes de différentes classes sociales avec des points de vue différents et des programmes et des demandes variées.

3) Quel est le rôle et la place des syndicalistes de classe dans la mobilisation ? Quels slogans et quels messages mettez-vous en avant ? Qu’entendez-vous par « Community control over the police », que l’on pourrait traduire en français “contrôle public (ou civil) sur la police » ?

Les militants de la classe ouvrière doivent prendre leur place à la tête de cette lutte dans les rues. Les travailleurs ne pourront jamais déployer toute leur force exclusivement par l’organisation du lieu de travail.

Aux États-Unis, les syndicalistes du secteur privé représentent à peine 6 % de l’ensemble des travailleurs, et même si ce chiffre était de 100 %, les attaques contre la classe ouvrière ne se limitent pas au chantier mais touchent l’ensemble des aspects de notre vie sociale.

Lire aussi : Pandémie et syndicalisme de classe aux Etats-Unis

La lutte du syndicaliste de classe est politique, et pas seulement économique, et nous devons nous organiser sur cette base pour réussir à défendre les travailleurs contre les attaques qui nous parviennent de tous les côtés, et ensuite construire une offensive pour accroître le pouvoir des travailleurs.

Le « contrôle public sur la police » est une revendication démocratique pour le pouvoir de la majorité. Le service de police est un organisme public financé par les recettes publiques et devrait être entièrement placé sous l’autorité et la responsabilité des citoyens, en toute transparence.

Notre programme propose des commissions de contrôle [et surveillance] sur la police, entièrement élues et composées de civils, ayant pleine juridiction sur ces départements dans tous leurs aspects et à tous les niveaux. Le projet a été développé pour la première fois en 1969 par Bobby Seale et le Black Panther Party for Self Defense à Oakland, en Californie, à la suite de l’assassinat par la police du jeune Bobby Hutton, âgé seulement de 17 ans et qui était la première recrue et le trésorier du Black Panther Party.

4) Pourquoi les syndicalistes de classe soulignent-ils la responsabilité de la direction réformiste des syndicats américains dans la situation actuelle ?

Les dirigeants syndicaux réformistes ont fait carrière en apaisant les propriétaires et les dirigeants et en minimisant le mécontentement de la classe ouvrière. Le niveau de vie, la stabilité et la sécurité des travailleurs se sont détériorés à tous égards depuis 1949, lorsque la direction syndicale américaine s’est officiellement dissociée de la Fédération Syndicale Mondiale, la seule organisation syndicale internationale fondée sur une base de classe. Les syndicalistes de classe reconnaissent que la lutte de la classe ouvrière n’a aucun perspective et avenir dans le cadre des politiques d’accommodement et d’apaisement avec les capitalistes.

5) Comment le peuple américain perçoit-il le soutien international qui s’exprime à travers le monde ? Comment les travailleurs perçoivent-ils la campagne de solidarité des syndicats affiliés à la FSM ?

Le peuple américain apprécie de plus en plus les actions de solidarité menées dans le monde entier et ils sont enthousiastes à ce propos. Même l’industrie médiatique a été obligée de retransmettre ces puissantes manifestations de soutien au soulèvement américain contre le racisme et la brutalité policière. Les travailleurs de notre pays gagnent en courage devant le soutien de nos sœurs et frères de classe d’autres pays qui se tiennent debout en solidarité avec nous. Les travailleurs américains comprennent de plus en plus que nos conditions de vie et de travail sont liées aux conditions des travailleurs du monde entier.

6) Quelles sont, selon vous, les perspectives de ce mouvement social ?

Cette question n’aura sa réponse qu’en fonction de la direction que prendra le mouvement. Actuellement, ce mouvement n’est orienté par aucun programme, aucune stratégie ou demande cohérente. Il est largement spontané dans son éruption, motivé par la frustration, la colère et la passion, mais il n’a pas de plan pour modifier l’équilibre des pouvoirs entre l’État de la classe dominante et le peuple.

Si un programme populaire démocratique pouvait émerger et être soutenu matériellement par le travail organisé et la lutte consciente, les manifestations de rue auraient le potentiel de mûrir et de devenir de véritables défis pour le pouvoir, contre l’oppression nationale et le capitalisme monopolistique. À l’approche de l’élection présidentielle, et alors que la volatilité de l’économie s’accentue, nous verrons dans quelle mesure la lutte aura atteint sa maturité et sa conscience de classe.

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