Posté le 27 juillet 2020 Par Dans Luttes, Mémoires, Perspectives Avec 331 Vues

[Magazine n°1 / Guerre sociale] Entretien avec le responsable de l’USD CGT Santé Moselle

Le secteur de la Santé n’a pas attendu la pandémie pour dénoncer des conditions scandaleuses de travail. Depuis le déconfinement, les initiatives militantes se sont multipliées, les travailleurs de la Santé se mobilisent pour obtenir satisfaction sur l’ensemble de leurs revendications. Nous nous sommes entretenus avec Matthieu Pietrokowski, responsable de l’USD CGT Santé et Action sociale de Moselle.

Refus des médailles et du défilé du 14 juillet, mobilisations hebdomadaires… quelle analyse tires-tu du mouvement du personnel de santé ?

« La médaille, on s’en fout complètement, c’est une breloque en plus. On veut du concret, des choses utiles : du matériel, de l’humain et le dégel du point d’indice » : voilà ce que nous répondent les collègues dans les établissements. Macron a voulu, avec ses artifices, masquer la colère des personnels de l’hôpital, du social et du médico-social qui flambe depuis plus d’un an. Mais, loin d’éteindre l’incendie, il a en réalité jeté de l’huile sur le feu.

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Malgré l’élan de solidarité de la population en direction du personnel soignant, Macron, avec notamment la remise en cause des 35 heures, continue à distiller cette idée prédominante du fonctionnaire qui n’en fait pas assez, d’un budgétivore à applaudir, à faire défiler le 14 juillet et à faire marcher au pas cadencé… Quelle belle fierté, quelle magnifique unité nationale… C’est ainsi que les bouchers lessivent leurs consciences.

Travailler plus mais sans pression, nous dit encore Olivier Véran. Médecin mais surtout ministre, il efface l’un au profit de l’autre et tait avec cynisme la souffrance des personnels, les suicides, les dépressions, les démissions… Quel mépris pour les soignants qui appellent à la plus grande vigilance quant à la santé de leurs collègues à l’issue d’une pandémie qui en cache sans doute une autre, comme c’est le cas depuis des siècles !

Le rôle des syndicats CGT est primordial dans l’organisation des personnels, la construction des revendications et du rapport de force. Mais le rôle des syndicats CGT est également de mettre en perspective les enjeux politiques réels de cette mobilisation.

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Macron et son gouvernement n’ont pas failli par manque d’anticipation comme on peut l’entendre. Aux yeux du capital, le système de santé n’a pas pour objectif de répondre aux besoins de la population mais bien de gonfler les profits des actionnaires. Pour ces gens-là, la santé est avant tout un enjeu financier.

Les politiques d’austérité, la logique libérale de gestion, les critères de convergence budgétaire dictés par l’Union européenne ont généré un système hospitalier au service des actionnaires de groupes comme ELSAN. Il est plus que temps d’imposer un service public de la santé, de l’action sociale et médico-sociale bâti pour répondre aux besoins de la population et non des actionnaires.

Quelles sont les principales revendications des travailleurs de la santé ? Quels sont les mesures et chantiers prioritaires pour reconstruire notre système de santé ?

Aujourd’hui, la première revendication est d’ordre salariale : 300€ d’augmentation immédiate pour tous les salariés. En effet, dans leur course effrénée aux profits, les gouvernements et le patronat ont rogné sur la principale dépense dans notre secteur : la masse salariale.

La casse du service public est engagée depuis plus de 40 ans, l’austérité en est le pendant. Depuis 20 ans, le gel des points d’indices a causé une perte de pouvoir d’achat de 20,71% sur la période si l’on compare la courbe des salaires avec celle de l’inflation

Ce seul rattrapage, qui remettrait les pendules salariales à l’heure, s’élève déjà à 14,4 Milliards d’Euros. Par ailleurs, la hausse générale salariale de 300 euros par mois pour tous les soignants se chiffre à 8,7 milliards d’euros et non pas 6 milliards comme annoncé au Ségur.

Les hausses catégorielles s’élèvent à un montant évalué à 9,1 milliards d’euros. Il faut en rajouter autant pour revaloriser également le secteur privé non lucratif.

Le large soutien populaire en direction du service public de santé, le constat de son état de dégradation, les luttes qui n’ont pas cessé, tout cela a obligé le gouvernement à lancer cette concertation dite de Ségur, un joli conte de fée où d’ores et déjà chacun peut constater une opération de « com’ » du pouvoir, sans volonté de poser les bonnes questions et d’y apporter les vraies réponses.

Mais attention, le Ségur ne se limite pas seulement à une opération de communication.Il s’agit bien de relancer la machine dite libérale, de s’appuyer sur un terrible bilan pour – et cela est inconcevable – accélérer la casse du Service public de santé et élargir la part du privé qui représente plus de 25% de « l’offre » hospitalière.

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Que chacun en soit conscient : les personnels ne se contenteront pas de promesses non tenues et de remerciements ! De plus, la question des moyens que notre société doit allouer au système de santé et d’action sociale ne se limite pas à la simple question salariale.

Le redressement de la santé publique et du médico-social passe aussi par l’emploi statutaire. Pour les cadres dirigeants, porte-bidons du gouvernement, c’est au contraire l’externalisation qui est mis en avant, au nom du prétexte du cœur de métier. A l’inverse, nous revendiquons la ré-internalisation des services de nettoyage de lingerie, de restauration.

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La rupture avec le tout financier, bureaucratique, est ainsi au cœur de ces enjeux. La reprise en main par celles et ceux qui font le service public de la santé et du médico-social amène directement sur le vécu, le réel, l’urgent. C’est pourquoi nous exigeons :

– la création de 100 000 emplois immédiats pour l’hôpital public, avec un plan de formation.
– la création de 200 000 emplois pour les EHPADs. L’urgence pour la nation est de reprendre en main ce qui ne saurait être soumis aux impératifs du profit et de l’exploitation éhontée des salariés et des « clients ».

La création de ces 300 000 emplois bénéficierait à tout le pays, à l’amélioration des conditions de travail, à notre Sécurité sociale et à nos caisses de retraites.

Il faut évidemment revenir sur le tout ambulatoire et mettre fin à la tarification à l’activité.
Nous revendiquons également le maintien de la catégorie active et la possibilité de départ à la retraite à 57 ans dans la fonction publique. N’en doutons pas, Macron va revenir à l’offensive et poursuivre sa réforme de retraites.

Pour résumer, nous revendiquons ainsi :

– Un plan de formation pluridisciplinaire et un plan-recrutement de personnel ; la revalorisation générale des salaires et la reconnaissance des qualifications professionnelles.

– Le renforcement significatif des moyens financiers pour les établissements, ce qui passe par une revalorisation considérable de l’ONDAM dans le cadre d’un correctif budgétaire de la Loi de Financement de la Sécurité Sociale

– L’arrêt de toutes les fermetures d’établissements, de services et de lits ; la mise en place de réelles mesures qui garantissent l’accès, la proximité et l’égalité de la prise en charge pour la population sur tout le territoire.

N’y a-t-il pas incohérence à séparer ce qui relève stricto sensu de l’hôpital (revalorisation des salaires, politiques d’embauche, etc..), de la production de matériel médical (appareils de réanimation, bouteilles d’oxygène, masques, tests de dépistages, etc…) ou encore la fabrication de médicaments ?

Ces enjeux sont évidemment liés, les questions de santé sont dépendantes de toute une chaîne d’activités qui ne se limitent pas à l’hôpital. Le transport des patients, la production de matériel médical, la fabrication de médicaments, la recherche médicale en sont des maillons indispensables. Ces activités sont aujourd’hui gérées majoritairement par le privé lucratif mais financé en grande partie par les fonds de la Sécurité sociale.

Or, nos cotisations, notre système solidaire de financement de la santé n’a pas remplir les poches des actionnaires. De plus, la question de la nationalisation de ces secteurs indipensables doit être posée, et c’est une revendication que la CGT doit porter.

La crise sanitaire nous a montré que la question de l’indépendance thérapeutique était vitale. Nous ne pouvons pas être livrés entre les mains des grands groupes privés pour pouvoir se faire livrer des masques, des respirateurs ou des vaccins.

Au-delà du virus, quelle est, selon toi, la part de responsabilité des politiques dans la catastrophe sanitaire ? Les plaintes au tribunal sont-elles justifiées ? Que dire des géants de la grande distribution et des stocks cachés de masques ?

Manque de personnel, pénurie de matériel et de protections, manque de lits, bas salaires… La casse organisée de notre service public par Macron et ses prédécesseurs au service du capital est bien la cause du désastre. Pour le capitalisme, financiarisé ou non, point de salut hors des critères de gestion Made in CAC 40, … Macron et son gouvernement ont du sang sur les mains et il ne doit y avoir ni oubli, ni pardon à leurs égards.

La fédération de la CGT Santé et action sociale a pu présenter les premiers chiffres des salariés de la santé et du médico-social contaminés, décédés dans tout le pays. Le taux de contamination des personnels de notre secteur est 10 fois supérieur à celui de la population. Ces professionnels de la santé, formés à se battre jusqu’au bout, n’avaient pas choisi d’être des héros.

Les victimes du Covid-19 que nous pleurons au sein de nos rangs, ainsi que dans l’ensemble de la population, ne sont pas morts par manque d’anticipation. Il faut d’ailleurs récuser tout fatalisme à ce sujet : il y a bien des responsabilités individuelles de la part de nos dirigeants et des grands patrons dans la gestion de la crise.

Cette responsabilité se manifeste par exemple par le fait d’avoir laissé des soignants travailler sans maques, d’avoir laissé les nôtres, nos collègues avec des sacs poubelles à la place des surblouses, d’avoir laissé des patients sur de brancards faute de lits et de respirateurs.

Autre exemple, l’organisation criminelle de la pénurie de masque par des géants de la grande distribution qui ont attendu l’autorisation de les mettre sur le marché. Ces patrons doivent répondre devant la justice de ces actes.

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Soulignons au passage que les plaintes déposées par des médecins dès le mois de mars ont également pesé pour révéler les responsabilités des uns et des autres, et obliger nos gouvernants à prendre des mesures.

Comment faire jonction entre les revendications et actions du secteur de la santé et les autres mobilisations ? A-t-on besoin aujourd’hui d’une impulsion confédérale et interpro pour élever le rapport de force ?

Les questions relatives à la santé sont un enjeu qui dépassent notre secteur fédéral. C’est un enjeu interprofessionnel dont la CGT doit évidemment s’emparer au niveau confédéral. Cette crise qui a eu des conséquences dramatiques sur notre secteur a évidemment impacté tous les secteurs. Le patronat utilise le prétexte de la crise du Covid-19 et ses effets d’aubaine pour licencier massivement.

En Moselle, l’Union Départementale CGT a dès le début été au côté de l’Union Syndicale Départementale de la Santé et de l’Action Sociale et des syndicats de la Santé. L’UD a été partie prenante des mobilisations.

Lors des journées d’action de la Santé, l’interpro s’est mobilisée, avec les métallurgistes, les cheminots, les travailleurs de l’énergie, les territoriaux, les salariés de la chimie qui avaient appelé à la grève etc…

Soulignons que ces grandes mobilisations ont été marquées par le plaisir de se retrouver et de faire converger nos luttes tous ensemble après des mois si durs.

Cette confédéralisation de nos luttes et la convergence sont nécessaires. Nos mobilisations ont pesé sur le Ségur même si on voit bien que cela ne suffira pas. Le pouvoir entend reprendre la main, repartir à l’assaut de nos retraites, baisser nos salaires.

Macron ne peut pas changer. Qu’il s’agisse de lui ou de Le Pen, d’Édouard Philippe ou de Jean Castex, n’oublions pas qu’ils sont avant tout les marionnettes interchangeables du théâtre des actionnaires.

Oui, nous avons besoin aujourd’hui d’une impulsion confédérale et interprofessionelle pour élever le rapport de force.

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