Posté le 17 avril 2020 Par Dans International, Perspectives Avec 1043 Vues

Syndicalisme de classe, pandémie et capitalisme : entretien avec une dirigeante du syndicat grec PAME

Giota Tavoulari, membre du secrétariat exécutif du puissant syndicat de classe grec PAME a accordé une interview à Unité CGT. Dans ce long entretien, le lecteur pourra comprendre la situation sanitaire et sociale en Grèce et connaitre les positons, actions et proposition des syndicalistes de classe.

Entretien avec Giota Tavoulari, dirigeante du PAME

Pouvez-vous décrire brièvement vos responsabilités au sein du PAME ?

Je m’appelle Giota Tavoulari, je suis membre du secrétariat exécutif du PAME, et je suis la tête du secrétariat des Femmes du PAME. Je suis également présidente de la Fédération nationale des travailleurs des industries pharmaceutiques et cosmétiques de Grèce, qui représente près de 40 000 travailleurs dans les usines, les entrepôts, la distribution, les services d’information et les pharmacies.

Quelles sont les responsabilités des capitalistes et de l’Union européenne dans la crise économique et sanitaire ?

Tout d’abord, nous voudrions transmettre nos salutations militantes et notre solidarité aux travailleurs et syndicats de France, qui vivent des moments difficiles, et exprimer les condoléances des syndicats de classe de Grèce pour vos collègues des secteurs de la santé, du commerce et autres, qui ont perdu la vie pendant la pandémie.

Pour ce qui est de votre question, nous pensons que les crises économiques, nées au sein du capitalisme, sont dans l’ADN même du mode de production capitaliste. Les crises capitalistes s’inscrivent dans un cycle déterminé et inévitable. Obtenue par l’exploitation des travailleurs, la suraccumulation de capital n’arrive pas à générer davantage de profitabilité. Indépendamment des différentes hypothèses quant au moment et au lieu où cela adviendra, un nouveau cycle de crise se dessine pour toutes les économies capitalistes. On en voit les prémices en Europe, aux Etats-Unis, et partout ailleurs.

La pandémie est en train de jouer un rôle de catalyseur dans l’accélération de la crise économique capitaliste, qui se manifestera dans chaque pays à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE. La pandémie en elle-même n’est donc pas la crise. Cependant, elle met en évidence de manière tragique l’incapacité du capitalisme à protéger et sauvegarder même le bien humain le plus fondamental : la santé et la vie ! Contrairement aux systèmes de santé basés sur les besoins populaires, qui ont non seulement fonctionné efficacement dans le passé, mais qui montrent leurs efficacités encore aujourd’hui (par exemple à Cuba), nous voyons les systèmes de santé des pays les “plus avancés” de l’UE, des États-Unis, s’effondrer les uns après les autres.

Pourquoi ? Tout simplement parce que ces systèmes de santé sont précisément régis par le principe de base du capitalisme, celui du coût et du bénéfice. Sur cette base, le financement de l’État pour le personnel et l’équipement des structures de santé publique est réduit tandis que la privatisation y est encouragée. La production de médicaments, de vaccins et de moyens de protection (masques, antiseptiques, etc.) est également subordonnée à la recherche du profit. Pour le capitalisme, voilà ce qui est “sain” et “juste”. C’est ce que font tous les gouvernements ; quelles que soient leurs “couleurs”, ces politiques sont imposées partout ! La science et ses avancées ne sont pas développées pour servir les besoins du peuple, ce qui, dans le domaine de la santé, voudrait dire contribuer à l’amélioration du niveau de vie, à la prospérité, à la survie de milliers de vies humaines qui pourraient être sauvées. Le résultat, c’est ce que nous, les gens, vivons aujourd’hui.

Dans le même temps, et à l’occasion de la pandémie, des lois anti-travailleurs et anti-populaires plus brutales sont imposées dans le but de protéger davantage le système face à la crise économique à venir. Les travailleurs doivent tirer leurs propres conclusions de cette “aventure” tragique, et lutter pour rompre le “cercle vicieux” du capitalisme !

Quelle est la situation actuelle du système de santé en Grèce, après une décennie de politiques d’austérité menées par les gouvernements de droite et de gauche ?

Ce que j’ai mentionné ci-dessus s’applique également à la Grèce. Les coupes budgétaires successives de tous les gouvernements et les privatisations qui ont eu lieu ont écrasé le système de santé publique, de sorte que même les besoins fondamentaux de la population ne sont pas satisfaits : les soins de santé basiques sont pratiquement inexistants et les gens sont obligés de payer le prix cher pour obtenir ne serait-ce que l’essentiel, qui devrait pourtant être gratuit. Ils paient des centaines d’euros pour les examens et le tristement célèbre test de dépistage du virus !

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Cette situation déplorable se caractérise par le fait que seuls 330 lits soins intensifs ont survécus aux coupes budgétaires continuelles des gouvernements, alors que les besoins fondamentaux – et pas seulement pour faire face aux urgences et aux pandémies – nécessitent au moins 3 500 lits ! La réquisition nécessaire du secteur privé n’a pas eu lieu. A l’inverse, et avec l’argent des travailleurs, l’État paye les entreprises privées de soins à hauteur de 1600 euros par jour et par lit de soin intensif.

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Le personnel médical et infirmier est en sous-effectif, car des milliers de postes ont été supprimés ces dernières années sous prétexte qu’ils étaient “en trop” ! C’est ce qu’ils ont appelé la “purge” du système de santé lorsque les gouvernements grecs mettaient en concurrence, avec l’aide de l’UE et de sa Troïka, les médecins et les infirmières qualifiés de “paresseux” et de “trop nombreux”. Voilà l’ “organisation” des hôpitaux-entreprises sous la direction de gestionnaires “spéciaux” !

Dans le même temps, les coupes budgétaires ont entraîné une grave pénurie d’équipements et de moyens de protection. Dans ces conditions, les travailleurs de la santé restants, mal payés, en CDD, et le reste du personnel lutte dans les hôpitaux.

Les applaudissements et les appels du gouvernement grec en direction des médecins et infirmiers sont hypocrites, tout comme les annonces de renforcement des structures de santé publique.

Dans ces conditions de « confinement », comment le PAME parvient-il à mobiliser et protéger les travailleurs ?

Derrière le slogan “Les bouches masquées ont encore une voix”, nous cherchons à briser le silence mortel entretenu actuellement par les patrons, le gouvernement et le syndicalisme pro-employeur. Par exemple, au moment où des milliers de licenciements avaient lieu, la Confédération grecque GSEE, membre de la Confédération Européenne des Syndicats a déclaré que nous ne devrions pas analyser la pandémie sous une angle de classe.

Les travailleurs doivent répondre à ceux qui veulent les voir travailler sans protection, dans des conditions d’intensification du travail, que ce soit dans les supermarchés, les hôpitaux, les télécommunications, dans les usines de médicaments et de l’agroalimentaire, dans les entrepôts, ou bien dans au travers de formes plus flexibles comme le télétravail. De même, ils doivent répondre à la suspension des contrats, au chômage partiel ou aux licenciements.

Ils doivent répondre aux mesures anti-travailleurs qui sont mises en place afin d’écraser tous nos droits restants. Il faut exiger le maintien des revenus, la suspension des dettes qui noient les familles populaires, la suspension des ventes aux enchères des maisons par les banques. Ils ne doivent pas se sacrifier, de quelque manière que ce soit, pour les profits des entreprises. Les travailleurs ne doivent pas accepter de payer à nouveau pour cette crise ! Et ils doivent également exiger le droit à la santé et aux soins médicaux pour tous, sans conditions préalables.

En toute responsabilité, et en prenant toutes les mesures de protection et de précaution nécessaires, nos syndicats procèdent à diverses mobilisations, actions, et interventions, dans les ministères, sur les lieux de travail, dans les hôpitaux, comme le 7 Avril pour la santé, ou le 15 pour les travailleurs des supermarchés. Nous avons également, dans les conditions de pandémie et de confinement, organisé une grève des télécommunications il y a quelques jours.

Nous utilisons également tous les moyens technologiques à notre disposition pour communiquer avec nos collègues, afin d’avoir une idée de leur vie à l’intérieur et à l’extérieur de leurs lieux de travail. Nous organisons des conférences de presse, nous mettons en évidence les revendications des travailleurs et les mobilisations qui ont lieu, ou qui sont prévues, dans différents secteurs, par exemple dans la construction, dans l’hôtellerie, le tourisme, dans les industries alimentaires, dans les industries pharmaceutiques. Il ne fait aucun doute que la situation est difficile et complexe, et qu’elle nous impose de nouvelles responsabilités et de nouvelles obligations.

Dans le même temps, le PAME a pris l’initiative d’appeler les syndicats européens à adopter une position commune en faveur de mesures immédiates visant à protéger les travailleurs, tant leur vie que leur santé, et leurs droits au travail. Une initiative soutenue par plus de 30 syndicats de toute l’Europe, et en collaboration avec la FSM, a été soumise au Bureau international du travail et à l’OMS.

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Cette initiative a mis en lumière les responsabilités de l’UE, des gouvernements et des syndicats qui ont soutenu les politiques de privatisation de la santé pendant tant d’années, et a également appelé les travailleurs à être en alerte, avec une coordination et des actions communes contre les licenciements, contre l’attaque menée contre les travailleurs. C’est très important car, dans le même temps, l’UE utilise des forces comme la CES pour imposer toutes les demandes anti-travailleurs des groupes d’entreprises, c’est-à-dire faire payer aux travailleurs (tout en entravant toute réaction de leur part) les coûts financiers de la pandémie, par exemple avec le plan SURE.

Pourquoi le PAME a-t-il participé à la mobilisation populaire du 7 avril ? Quelles conclusions tirez-vous de cette initiative ?

Nous nous sommes mobilisés le 7 avril, avec nos syndicats, avec les organisations de masse du mouvement populaire, avec les travailleurs de la santé, et dans toute la Grèce, contre les annonces hypocrites de l’UE, du gouvernement grec et de toutes les forces du capital sur la Journée mondiale de la santé, contre les larmes de crocodile pour les victimes du Covid-19 et l’intérêt feint pour les travailleurs de la santé. La vraie voix des travailleurs de la santé, de la classe ouvrière, du peuple a été entendue sur les lieux de travail, dans les quartiers et les hôpitaux !

Nous avons exprimé nos appels et nos demandes, qui n’ont rien à voir avec les projets des business men et du gouvernement. Cette mobilisation a permis de briser le mur du silence et le diktat de l'”unité” contre l'”ennemi invisible”. Cette mobilisation a encouragé le peuple, et a contribué à dénoncer l’ennemi réel et visible des droits, de la santé et de la vie du peuple : le profit capitaliste et les forces qui le servent.

La mobilisation a offert une nouvelle expérience à nos syndicats, qui ont appris à agir même dans des conditions plus difficiles, afin que les restrictions et les quarantaines ne les affectent pas. Cela a gêné le gouvernement et les laquais du système, qui ont essayé de cacher et même d’arrêter cette mobilisation, en allant jusqu’à envoyer la police contre les médecins eux-mêmes.

Quelle est la situation des réfugiés en Grèce dans les conditions actuelles ? Comment le PAME organise-t-il la solidarité entre tous les travailleurs ?

Il est bien connu que tant le précédent gouvernement SYRIZA que l’actuel gouvernement ND ont pleinement respecté la stratégie de l’UE en matière de gestion des réfugiés et des migrants, le règlement de Dublin et l’accord UE-Turquie. Ils font partie du problème, car ils participent activement aux alliances et aux plans impérialistes qui engendrent la misère des réfugiés et des migrants.

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Les conditions de “détention” de ces personnes, ainsi que la situation misérable qu’elles vivent dans les camps de concentration modernes, se détériorent encore davantage pendant la pandémie. Nos syndicats sont à la pointe de la lutte pour prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger la santé et la vie de ces personnes, et nous exprimons activement notre soutien et notre solidarité avec nos frères de classe par diverses voies et mobilisations.

Mais, la question clé est leur libération et cela suppose une rupture avec l’UE, les organisations impérialistes et leurs dangereux accords. La lutte – surtout dans les conditions de la pandémie – pour le soutien et les droits des travailleurs migrants, leur organisation en syndicats, est particulièrement difficile, étant donné que beaucoup d’entre eux sont sans papiers, ou travaillent sans assurance, et que l’employeur peut librement les jeter à la rue, les laissant sans aucune protection, sans aucune allocation. Le Secrétariat pour les migrants et les réfugiés du PAME a apporté une contribution importante à l’organisation de cette lutte.

À votre avis, quelles sont les principales leçons et expériences acquises par les syndicats de classe au cours des dernières semaines ?

Le mouvement ouvrier de classe, tant au niveau international qu’en Grèce, a une grande expérience et un grand héritage de luttes et de combats en toutes circonstances, avec des difficultés de diverses formes. Nous profitons de cette expérience pour mettre en place de nouvelles actions, en organisant l’activité militante dans les conditions particulières de la pandémie.

La prise de précautions et la protection contre le virus, justifiée par la science, ne doit pas conduire à la suppression et à la restriction de l’action du mouvement syndical et populaire, car c’est le but principal des interdictions, des mesures répressives et restrictives prises par les capitalistes et leurs gouvernements. Dans ce domaine, nous surmontons les problèmes, les difficultés et les faiblesses quotidiennes, en allant toujours de l’avant et en encourageant nos collègues, en mettant en pratique nos slogans : “Nous restons droits – Nous restons forts”, “Leurs restrictions et leurs interdictions n’entraveront pas nos syndicats”.

Nous restons concentrés sur la lutte contre le capital et son système, qui montre aujourd’hui encore plus clairement son vrai visage et sa barbarie. Nous mettons en évidence la voie par laquelle les travailleurs et les masses populaires pourront sortir de ce système.

Dans ce but, les syndicats de classe de Grèce appellent à des actions dans tous les lieux de travail pour la préparation, malgré les difficultés et les obstacles, de la journée de classe du 1er mai en Grèce.

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